Lutte contre la corruption : « Les réseaux sociaux peuvent attirer l’attention du public sur les faits »

À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre la corruption, célébrée chaque 9 décembre, de nombreuses initiatives sont menées au Mali et ailleurs pour prévenir et combattre ce fléau qui fragilise les institutions et freine le développement. Dans ce contexte, les réseaux sociaux apparaissent de plus en plus comme des outils de sensibilisation, de veille citoyenne et d’interpellation.

Oury Koné est inspectrice des finances publiques à la Direction générale du Budget, également engagée dans plusieurs actions et organisations citoyennes. Actrice régulièrement mobilisée sur les questions de finances publiques et de lutte contre la corruption, elle a notamment été membre du comité de rédaction du module de renforcement des capacités sur la gestion des finances publiques et la lutte contre la corruption du PROLAC-GFP. Dans cet entretien, elle partage son analyse sur la contribution des réseaux sociaux à la lutte contre la corruption, en particulier dans le domaine des finances publiques.

Comment les réseaux sociaux permettent-ils de révéler les détournements, la mauvaise gestion budgétaire ou les irrégularités dans les marchés publics ?

Cela se fait de plusieurs manières. La première consiste à expliquer au grand public, dans un langage simple, quelles sont les règles qui encadrent la gestion budgétaire et les marchés publics, quels sont les risques existants et quelles formes peuvent prendre les irrégularités et les détournements : qui sont les acteurs, comment cela se manifeste et quelles peuvent être les conséquences. Il s’agit d’un effort de communication visant à rendre un domaine à priori très technique accessible au grand public.

Les réseaux sociaux permettent d’écrire des articles, de diffuser des articles ou des extraits d’articles issus de vérifications déjà effectuées. Par exemple, lorsque le Bureau du vérificateur général (BVG) mène une vérification et fait ressortir des soupçons de détournement, de mauvaise gestion ou d’irrégularités, les réseaux sociaux peuvent, comme les journaux, relayer l’information et attirer l’attention du public sur les faits.

Et dans ce contexte de faible engagement civique ?

En période de faible engagement civique, il faut toutefois éviter les dénonciations ciblées avec des noms de personnes, car cela peut être très risqué. Il est préférable d’axer les efforts sur l’information du public concernant les risques existants plutôt que sur des dénonciations personnelles.

Lorsqu’une personne a connaissance d’un acte de corruption, de détournement ou de faits illégaux, notamment liés aux marchés publics, il est recommandé de passer par des mécanismes de dénonciation sécurisés. Il existe des plateformes permettant des dénonciations anonymes afin de garantir la sécurité des dénonciateurs.

Il existe également des services de vérification que les citoyens peuvent saisir, notamment la section des comptes de la Cour suprême, le Bureau du Vérificateur général, le Contrôle général des services publics ou tout autre service de contrôle. Pour les marchés publics, l’Autorité de régulation des marchés publics et de délégation des services publics peut recevoir des plaintes de citoyens ou d’acteurs impliqués et instruire ces dossiers. Ainsi, en dehors des faits déjà révélés dans des rapports officiels ou documents publics, il est préférable d’éviter les dénonciations nominatives dans le contexte actuel.

Quels types de contenus citoyens ont le plus d’impact dans la dénonciation des pratiques illégales ?

Selon les spécialistes du marketing social, les contenus vidéos sont ceux qui ont le plus d’impact sur les réseaux sociaux, bien plus que les photos ou les autres formats, en particulier les vidéos courtes de type TikTok ou Réels. Ces formats sont les plus efficaces.

On observe notamment des vidéos, parfois asiatiques, utilisant des messages chocs pour illustrer de manière très frappante la gravité des conséquences de la corruption et des infractions économiques et financières. Les photos peuvent également être pertinentes lorsqu’elles illustrent les faits ou leurs conséquences.

Un exemple marquant est une image représentant le système de gestion des finances publiques sous forme de tuyaux de plomberie percés, laissant s’échapper l’eau à différents endroits : chaque fuite symbolise un mécanisme de détournement ou une irrégularité financière. Les caricatures jouent aussi un rôle important, car elles peuvent illustrer de façon très parlante l’apparition de la corruption et ses effets.

Outre les vidéos, il peut s’agir de podcasts ou d’interviews diffusées sur des Web TV disposant d’une forte audience. Les photos peuvent être accompagnées de courts posts analytiques, par exemple présentant des chiffres clés comme le nombre de cas de corruption enregistrés au Mali et instruits par les tribunaux. Plus un contenu est long, moins il touche efficacement le public sur les réseaux sociaux.

Qu’en est-il de la publication de documents ou rapports complets ?

La divulgation de documents complets a peu d’impact sur les plateformes comme Facebook ou TikTok. Il est préférable de lire des documents publics, comme les rapports du BVG, et d’en extraire des éléments clés à diffuser sous forme de vidéos, d’images ou de courtes analyses. La diffusion de documents peut néanmoins être pertinente dans des groupes WhatsApp spécifiques, WhatsApp faisant partie intégrante des réseaux sociaux.

Dans quelle mesure les campagnes citoyennes en ligne peuvent-elles inciter les autorités à ouvrir des enquêtes ou à prendre des mesures correctives ?

Le débat public en est un levier essentiel. Lorsque des universitaires ou experts débattent sur des plateaux TV, des Web TV ou des plateformes en ligne, et que ces débats génèrent une forte audience, ils peuvent créer un effet de buzz.

Dans le cycle de vie des politiques publiques, cela correspond à la mise à l’agenda d’un problème : faire suffisamment de bruits pour que les décideurs se sentent obligés d’agir. Lorsqu’une information devient virale sur les réseaux sociaux, les autorités finissent généralement par s’en saisir, de manière directe ou indirecte, publique ou non.

Des expériences personnelles illustrent ce mécanisme. Par exemple, le fait de se voir extorquer de l’argent par la police ou de se faire refuser un service public sans paiement informel peut être raconté publiquement, en précisant le service concerné et le contexte. Lorsque plusieurs personnes témoignent de faits similaires dans un même secteur, les autorités peuvent se sentir contraintes d’intervenir.

Un autre exemple concerne une mésaventure vécue dans un hôpital, où l’accès à la consultation et le remboursement d’un ticket avaient été refusés. La dénonciation publique de cette situation a suscité de nombreuses réactions, montrant qu’il ne s’agissait pas d’un cas isolé mais d’une pratique répandue. Les responsables ont été interpellés et des mesures ont été prises.

De même, des chiffres avancés par un professeur d’université sur le financement des institutions de la République avaient circulé massivement sur les réseaux sociaux. Même si certains se sont révélés erronés par la suite, le bruit généré a poussé l’administration à engager des analyses et des vérifications, déclenchant ainsi des investigations et, potentiellement, des mesures correctives.

Comment les réseaux sociaux peuvent-ils renforcer la transparence autour de l’exécution budgétaire et des dépenses publiques ?

Les réseaux sociaux peuvent d’abord contribuer à informer le public sur les règles, procédures et contenus des documents budgétaires, rendant la gestion des finances publiques plus compréhensible et moins réservée aux spécialistes.

Ils facilitent également le suivi des dépenses publiques, notamment de leur exécution. Lorsqu’un montant est inscrit dans une loi de finances pour un service donné, les citoyens peuvent chercher à savoir comment ces fonds ont réellement été utilisés, en interrogeant les administrations, en triangulant les sources et en rencontrant différents acteurs, puis en informant l’opinion publique.

À un niveau plus avancé, ce suivi peut prendre la forme du tracking, c’est-à-dire des vérifications de terrain : constater si une route budgétisée existe réellement, si une école ou un puits prévu a bien été construit et s’il répond aux normes annoncées. Ces investigations permettent de vérifier l’effectivité réelle de la dépense publique.

Les résultats peuvent ensuite être diffusés à travers des débats, des vidéos, des articles ou des extraits de textes. Les réseaux sociaux servent aussi de relais lorsque des institutions comme le BVG publient leurs rapports, en permettant à ceux qui les comprennent d’en extraire les éléments essentiels et de les partager avec le grand public. Ils deviennent ainsi des outils de vulgarisation, de veille citoyenne et de redevabilité.

Quel rôle concret les citoyens peuvent-ils jouer, en termes de sensibilisation, pour promouvoir la redevabilité et la bonne gouvernance ?

Les citoyens disposent d’un réel pouvoir d’action à travers des campagnes d’intégrité, par exemple autour de slogans comme « Moi je… », « Je suis… » ou « Je m’engage à… ». À l’image des engagements pris lors de l’Université d’été, il est possible de structurer des campagnes autour de ces engagements, matérialisées par des badges, étiquettes ou visuels apposés temporairement sur les profils en ligne.

Les citoyens peuvent également divulguer des informations, rendre accessibles au grand public les règles, procédures, cas d’infractions et dysfonctionnements, et interpeller les gouvernants : rappeler leurs promesses, questionner leur mise en œuvre et exiger des comptes.

Ces interpellations peuvent se faire sur les réseaux sociaux, mais aussi à travers des plateaux TV ou des Web TV qui se déplacent pour solliciter des interviews. On observe souvent des acteurs publics ou des influenceurs se rendre auprès de responsables judiciaires ou administratifs pour demander des explications sur des faits d’actualité.

Aller sur le terrain, rencontrer des spécialistes, réaliser des interviews, comprendre les problématiques et publier ces contenus permet de renforcer la redevabilité. Lorsque plusieurs citoyens interpellent régulièrement sur une même question et que cela prend de l’ampleur, les gouvernants peuvent être contraints d’apporter des réponses.

Yehiya Boré

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