Face à la montée de la désinformation au Mali, amplifiée par les réseaux sociaux et les messageries instantanées, plusieurs initiatives locales se sont engagées dans la vérification des faits et l’éducation du public à une consommation responsable de l’information. Des acteurs comme l’Association des Blogueurs du Mali, Benbere (Benbere Verif), Le Jalon (MaliCheck), Doniblog et Studio Tamani jouent un rôle clé dans la lutte contre les fake news à travers le fact-checking, la sensibilisation et la formation des citoyens.
La succession de crises politiques et sécuritaires qu’a connue le Mali au cours de la dernière décennie a profondément bouleversé son écosystème informationnel. Dans un pays marqué par plusieurs coups d’État, des tensions intercommunautaires et une défiance accrue envers les institutions, les réseaux sociaux et les messageries instantanées se sont imposés comme des sources majeures d’information. Facebook, WhatsApp, TikTok ou encore Telegram sont devenus des espaces de débat, mais aussi des vecteurs privilégiés de rumeurs, de manipulations et de fausses nouvelles. Images sorties de leur contexte, faux communiqués officiels, théories complotistes ou contenus volontairement trompeurs y circulent à grande vitesse, parfois avec des conséquences directes sur la cohésion sociale et la sécurité.
Ce contexte a favorisé l’émergence d’initiatives locales de fact-checking, portées par des médias, des blogueurs et des organisations de la société civile. Leur objectif : vérifier les informations virales, rétablir les faits et, au-delà, renforcer l’esprit critique des citoyens. Ces acteurs se positionnent aujourd’hui comme des contre-pouvoirs informationnels, tentant d’endiguer la désinformation dans un environnement souvent hostile au journalisme indépendant.
Vérifier, expliquer et sensibiliser
Parmi les acteurs engagés dans la lutte contre la désinformation au Mali, l’Association des Blogueurs du Mali (ABM) occupe une place centrale. Organisation phare de la citoyenneté numérique, elle s’est imposée comme un pont entre les journalistes professionnels, les blogueurs et les communautés en ligne, dans un contexte marqué par la prolifération des fausses informations sur les réseaux sociaux et les messageries instantanées.
C’est en 2021 que l’ABM lance sa rubrique de fact-checking « An k’a sègèsègè » (« vérifions » en bambara). Cette initiative constitue une première au Mali : l’ABM est la première organisation à produire une émission entièrement dédiée au fact-checking et à l’éducation aux médias et à l’information (ÉMI). Diffusée principalement en ligne, l’émission s’attaque aux rumeurs virales, aux faux contenus et aux manipulations informationnelles qui alimentent les débats publics.
Au-delà des articles de vérification, « An k’a sègèsègè » adopte une forte dimension pédagogique. L’ABM produit régulièrement des contenus audio et vidéo : podcasts, capsules explicatives et émissions consacrées au fact-checking et à l’ÉMI, diffusés en français et en langues locales, notamment en bambara. Ce choix éditorial permet de toucher des publics souvent éloignés des médias francophones et de s’adapter aux réalités linguistiques du pays.
L’action de l’ABM repose également sur un important travail de renforcement de capacités. Depuis le lancement de « An k’a sègèsègè », l’association a formé des journalistes, des blogueurs et des acteurs des médias communautaires aux techniques de vérification de l’information et aux principes de l’éducation aux médias. Ces formations contribuent à diffuser une culture du fact-checking au sein de l’écosystème médiatique et citoyen malien.
À côté de l’ABM, d’autres initiatives locales participent également à la lutte contre la désinformation, bien que de manière plus ciblée. Doniblog, à travers Donicheck, développe des contenus pédagogiques et un glossaire du fact-checking. Le média en ligne Benbere, avec Benbere Verif, s’est illustré dès la pandémie de Covid-19 par la vérification de fausses informations sanitaires, notamment en langues nationales. MaliCheck, porté par Le Jalon, applique une méthode journalistique rigoureuse à l’analyse des rumeurs politiques et sociales, tandis que Studio Tamani intègre progressivement le fact-checking dans ses programmes diffusés en plusieurs langues.
Malgré leur engagement, ces initiatives évoluent dans un environnement difficile, où la désinformation circule plus vite que les contenus vérifiés et où les contraintes matérielles demeurent fortes. L’expérience de l’ABM montre toutefois qu’une approche locale, combinant fact-checking, éducation aux médias et usage des langues nationales, peut renforcer durablement la résilience informationnelle de la société malienne.
Défis persistants
L’action de ces initiatives commence à produire des effets visibles sur le débat public malien. En apportant des éléments factuels et vérifiés, elles contribuent à désamorcer certaines rumeurs susceptibles d’alimenter les tensions. Des démentis largement partagés, comme ceux concernant de faux communiqués gouvernementaux ou des annonces mensongères liées à des examens nationaux, ont permis d’éviter des mouvements de panique ou des incompréhensions collectives. Cette dynamique a également influencé d’autres médias, y compris publics, qui intègrent de plus en plus la vérification des faits dans leurs pratiques professionnelles.
Au-delà de la correction ponctuelle des fausses informations, ces acteurs jouent un rôle central dans l’Éducation aux Médias et à l’Information (ÉMI). En expliquant comment une rumeur est fabriquée, pourquoi une image est trompeuse ou comment vérifier une source, ils outillent les citoyens pour qu’ils deviennent eux-mêmes des acteurs critiques de l’information. Les formations organisées à destination des journalistes, blogueurs et animateurs de radios communautaires participent à cette diffusion de compétences.
Les défis restent nombreux : la désinformation circule plus vite et plus largement que les contenus vérifiés. Même après avoir été démenties à plusieurs reprises, certaines rumeurs continuent d’être partagées et crues, notamment dans les zones rurales où l’accès à Internet est limité et où l’information se transmet aussi par le bouche-à-oreille. À cela s’ajoutent des contraintes matérielles importantes : manque de financements pérennes, équipes réduites, dépendance à des soutiens extérieurs souvent ponctuels. Malgré ces limites, les initiatives de fact-checking au Mali incarnent une réponse locale, adaptée aux réalités sociales et linguistiques du pays, à un défi global. En combinant vérification des faits, pédagogie et engagement citoyen, elles contribuent à renforcer la résilience informationnelle de la société malienne.
Aly Diabaté

