À l’ère des réseaux sociaux et de l’instantanéité, le journalisme se retrouve face à un dilemme : courir après l’audience ou prendre le temps d’enquêter. Cette tension permanente bouscule la profession au Mali.
« Le temps du bon journalisme n’est pas celui du buzz et de la course aux likes. C’est celui du recoupement à travers des sources », affirme le journaliste Mohamed Dagnoko, évoquant l’un des enjeux majeurs de l’ère numérique. Pour Alexis Kalambry, directeur de publication du Mali-Tribune, le problème ne réside pas dans l’existence des réseaux sociaux, mais dans la manière dont la presse les utilise : « C’est vrai qu’ils ont rendu les journalistes plus paresseux, mais normalement, ils constituent un atout qui peut faciliter les investigations, les recherches et surtout permettre d’avoir plus d’ouverture dans les écritures. » Il déplore que cet outil soit rarement exploité dans ce sens.
À ses yeux, l’urgence de publier avant les autres pousse certains journalistes à imiter les codes des activistes et influenceurs, au risque de sacrifier les règles de vérification. « Les journalistes n’ont plus le monopole de la production de l’information, et l’information n’est plus une denrée vendable », constate-t-il. Pour survivre à ce bouleversement, il estime que la profession doit se recentrer sur ses « aspects nobles » : enquêtes, portraits, analyses approfondies, recherche et traitement de sujets d’intérêt public. Son hebdomadaire et son bihebdomadaire revendiquent cette approche : ne pas se précipiter sur le scoop, mais expliquer « le pourquoi et le comment », un terrain que, selon lui, les réseaux sociaux ne couvrent pas.
L’actualité récente au Mali illustre parfaitement les dangers de la précipitation. La juge Aïssata Diakité, dite Inna, du tribunal de la commune IV, a porté plainte pour diffamation contre quatre hommes de médias : Mamadou Sidibé, dit Gandhi Malien ; Issiaka Tamboura ; Youssou Traoré, dit Cravate, du Renouveau TV ; et Kassim Traoré de Diany Web TV. En cause : la diffusion en ligne d’un récit d’une présumée altercation entre elle et le procureur du même tribunal. Jugeant les publications des personnes citées diffamatoires, la magistrate a saisi la justice.
Après les auditions, plaidoiries et réquisitoire, le verdict est tombé : Mamadou Sidibé, Kassim Traoré et Issiaka Tamboura ont été condamnés à six mois de prison avec sursis. Ce dernier est mourant, connu comme étant l’un des journalistes les mieux informés sur la toile et dans son hebdomadaire Le Soft. Mais un détail près dans la formulation du récit de cette dernière les a tous conduits à un procès aux conséquences judiciaires réelles.
Ne pas imiter les réseaux sociaux
Kalambry met en garde : « Les activistes ne sont pas des journalistes, les lanceurs d’alerte ne sont pas des journalistes. » Contrairement aux publications virales souvent parcellaires ou orientées, un article journalistique doit respecter les règles fondamentales, basiques de l’information : les fameux 5W « Who (Qui est concerné ?), What (Que s’est-il passé ?), When (Quand l’événement a-t-il eu lieu ?), Where (Où s’est-il produit ?), Why (Pourquoi est-ce arrivé ?) ». Ce cadre permet au public de vérifier et de recouper les faits.
La désinformation, amplifiée par les réseaux, brouille les repères, d’autant que certains auteurs de fake news imitent les codes visuels des médias reconnus. Face à cela, Kalambry plaide pour une large éducation aux médias, notamment auprès des jeunes : « Savoir quel est le média que j’ai en face de moi, quel genre de contenu il produit, est-ce qu’il est fiable… C’est le premier filtre à se fixer pour ne pas tomber dans le piège. »
Pour lui, la formation des journalistes ne suffit pas : il faut aussi préparer les nouvelles générations à lire et interpréter l’information de manière critique. Il y voit un moyen de contrer les dérives, à condition que la loi s’applique équitablement pour sanctionner les abus.
En toile de fond, les propos d’Alexis Kalambry rejoignent l’avertissement de Mohamed Dagnoko : la valeur d’un bon journalisme ne se juge pas au nombre de « likes », mais à la rigueur de son travail. Dans un flux continu d’informations rapides, le journaliste doit préserver la patience, l’exactitude et la profondeur. Car, au-delà du bruit numérique, c’est bien la qualité du recoupement qui distingue encore le travail d’un professionnel de la simple publication virale.

