Mali : Comment les réseaux sociaux amplifient la propagande terroriste autours du blocus des hydrocarbures

Mali : Comment les réseaux sociaux amplifient la propagande terroriste autours du blocus des hydrocarbures

 

Depuis deux mois, les réseaux sociaux au Mali sont saturés d’images de camions-citernes brûlés, des files d’attente aux stations de services et des convois escortés à destination de Bamako ou d’autres grandes villes du sud et de l’ouest du pays suite aux blocus des principales  routes d’approvisionnement  d’hydrocarbures par le Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn (JNIM), affilié à Al-Qaïda.

Tout a débuté le 3 septembre 2025, lorsque le JNIM a diffusé sur les réseaux sociaux, notamment sur X (anciennement Twitter), une vidéo annonçant l’instauration de blocus au Mali. Très vite, une vaste campagne de désinformation se déploie autour de la pénurie de carburant au Mali. Plusieurs contenus manipulés ont circulé. Un reportage de l’ORTM détourné de son contexte, un faux communiqué attribué à l’état-major des Forces armées maliennes (FAMa), ainsi qu’une série d’autres intox alimentant la rumeur d’une crise imminente.

Capture d’écran des tendances des publications créées sur la pénurie de carburant au mali entre septembre et novembre 2025 / Source : MCL

Dans ce flot de désinformation, des narratifs géopolitiques retiennent l’attention. Ces narratifs (1, 2, 3 et 4) qui accusent « la France et ses alliés » de vouloir rendre le Mali ingérable afin de révolter la population contre la transition, ont été amplifiés par des réseaux coordonnés sur Internet. Mettant en avant les théories du complot, ces réseaux font recourent au copier-coller pour inonder les plateformes, avec des images récupérées sur le web et des hashtags populaires (#Mali, #Attaque, #BlocusCarburants).

Nos recherches ont permis d’identifier les auteurs de cette manipulation de l’information ainsi que les réseaux d’amplification derrière ces fausses informations. Cette enquête analyse leurs objectifs et mesure leur impact sur la confiance publique et la cohésion nationale.

Semer la peur à travers des déclarations amplifiées sur les réseaux sociaux 

Le 3 septembre 2025, le JNIM a publié une vidéo dans laquelle le porte-parole du groupe terroriste annonce la suspension, jusqu’à nouvel ordre, des importations de carburant au Mali en provenance du Sénégal, de la Guinée Conakry, de la Côte d’Ivoire et de la Mauritanie.

Entre le 3 septembre et le 31 octobre 2025, nous avons identifié 60 publications qui ont amplifié cette annonce du JNIM sur les différentes plateformes telles que Facebook (1, 2, 3, 4 et 5), X (1, 2, 3 et 4), TikTok (1, 23 et 4) et des blogs ou médias (1, 2, 3 et 4). L’audience cumulée de ces publications a atteint près de six millions d’internautes sur les réseaux sociaux.

Captures d’écran des publications de reprises de la vidéo du porte-parole du JNIM

Dans un communiqué le 10 septembre 2025, les autorités maliennes, en réponse à la propagande du groupe terroriste, ont annoncé que l’approvisionnement en carburant des populations maliennes se poursuivait de manière régulière sur l’ensemble du territoire national. Elles rassurent que le premier convoi de citernes pétrolières, camions et véhicules civils en provenance du Sénégal est escorté vers le Mali afin de préserver la continuité de l’approvisionnement en carburant sur les axes routiers.

Capture d’écran sur le site web de FAMA montrant l’arrivée d’une escorte en provenance du Sénégal

Dans la vidéo diffusée le 3 septembre, le JNIM a aussi lancé une mise en garde à l’encontre de la compagnie Diarra Transport, qu’il accuse de collaborer avec les autorités maliennes, notamment l’armée. Dans la vidéo, il interdit le transport des bus, cars et camions de cette compagnie, menaçant les usagers de représailles en cas de non-respect de cette directive. En réaction aux menaces de groupes armés terroristes, la compagnie Diarra Transport a suspendu le 8 septembre 2025 toutes ses activités au Mali.

Le 17 octobre 2025, le JNIM, dans une autre vidéo, autorise la reprise des activités de la compagnie de transport à condition qu’elle s’abstienne de toute implication dans le conflit opposant le groupe aux Forces armées maliennes. Par la même occasion, le groupe terroriste ordonne aux compagnies de transport maliennes d’imposer le port du hijab aux voyageuses et d’installer une séparation entre hommes et femmes à bord. La séquence a largement circulé sur Facebook, enregistrant 406 000 vues, 8 400 likes et plus de 1 000 commentaires.

Cette nouvelle vidéo du groupe terroriste aurait été relayée sur la page Facebook de Diarra Transport avant d’être supprimée quelques minutes plus tard. Peu après, la compagnie a annoncé son intention de reprendre ses activités, le 20 octobre 2025. Mais le 22 octobre 2025, le ministre des Transports et des infrastructures a ordonné à la compagnie Diarra Transport de surseoir à la reprise de ses activités jusqu’à nouvel ordre.

Capture d’écran de la publication de reprise des activités de Diarra Transport et du communiqué de suspension du ministère

Reportage détourné de l’ORTM pour maintenir la psychose

Le 2 octobre 2025, le compte X « La Dépêche Africaine » a diffusé une vidéo présentée comme un extrait d’un reportage de l’ORTM1, dans lequel le ministre malien de l’Énergie, Boubacar Diané, aurait reconnu un risque de pénurie de carburant dans les prochains jours à Bamako, tout en affirmant que les stocks disponibles resteraient suffisants pour couvrir la demande nationale.

Sur X, la vidéo a enregistré plus de 22 400 vues et 17 partages avant d’être relayée le 3 octobre 2025 par le compte « Dr. Jean Baptiste Zongo (Officiel)« , où elle a généré plus de 4 300 vues supplémentaires. Le 4 octobre 2025, cette vidéo a été amplifiée sur Facebook par plusieurs comptes (1, 2, 3), dépassant plus de 60 000 vues.

Dans les commentaires, de nombreux internautes ont contesté l’authenticité du contenu, évoquant une manipulation évidente : « Montage grossier », « Pure fabrication », ou encore « La voix de la journaliste est piratée, j’ai regardé le journal, elle n’a jamais dit ça ».

Capture d’écran de la reprise de la vidéo manipulée sur Facebook / Source : MCL

L’analyse de la vidéo révèle qu’il s’agit d’un reportage d’ORTM1, la télévision nationale, détourné. Le son original de la vidéo du reportage a été remplacé par une voix off. Cette manipulation a été opérée avec le logiciel de montage CapCut dont le logo est perceptible sur la vidéo publiée.

Capture d’écran sur de compte X La Dépêche Africaine montrant lreportage détourné attribué à l’ORTM

Un faux communiqué attribué à l’armée malienne pour renforcer le narratif de propagande

Le 6 octobre 2025, un document présenté comme un communiqué officiel de l’armée malienne a largement circulé sur X. Selon ceux qui l’ont relayé, ce texte affirmerait que les sanctions et les attaques de groupes armés entravent fortement l’approvisionnement du pays en carburant, contraignant parfois les Forces armées maliennes à procéder à des « replis tactiques ».

A l’analyse, plusieurs éléments confirment le caractère mensonger du document. Il s’agit notamment de la présence de fautes d’orthographe, le style d’écriture maladroit et le ton non institutionnel, très éloignés des communiqués officiels habituels des Forces Armées maliennes.

Des nombreux commentaires sous la publication ont alerté qu’il s’agit d’une fausse information. La même information a été publiée par deux comptes (1, 2)  sur Facebook, le 7 octobre 2025. Ce communiqué a été démenti par l’État-Major Général des Armées maliennes à travers le journal l’Essor.

 

Capture d’écran du compte  X de Sahel Alerte montrant le faux communiqué attribué à FAMA et du compte X du Journale Nationale ESSOR montrant le démenti du faux communiqué attribué à FAMA

Le 8 octobre 2025, dans un communiqué diffusé au journal télévisé de l’ORTM puis relayé sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et X, le Procureur général près de la Cour d’appel de Bamako, Hamadoun dit Balobo Guindo, a mis en garde contre la propagation de spéculations et de fausses informations concernant l’approvisionnement en produits pétroliers.

Dans ce communiqué, le Procureur a rappelé que toute personne diffusant de fausses informations, perturbant l’ordre public ou refusant de vendre du carburant s’expose à des poursuites judiciaires strictes.

Impact de la propagande sur le blocus et son amplification par les réseaux sociaux

Le blocus imposé depuis septembre 2025 par le JNIM sur les convois d’hydrocarbures à destination du Mali et la propagande qui a suivi ont eu des impacts significatifs sur la vie des Maliens. Sur le plan économique, la perturbation des routes d’accès depuis les pays voisins a entraîné une pénurie généralisée de carburant affectant les secteurs vitaux de l’économie.

Malgré l’augmentation des prix sur le marché noir et un accès limité dans les stations-service, le gouvernement a maintenu le prix de certaines catégories de carburant, notamment l’essence. Les longues files d’attente documentées dans des publications sur X, Facebook et TikTok illustrent l’impact concret du blocus et la panique générée par la propagande sur la vie quotidienne des Maliens.

Capture d’écran d’une publication montrant un très long fil d’attente pour s’approvisionner en carburant à Bamako

La propagande et l’amplification des médias étrangers

Certains médias internationaux semblent avoir contribué à l’amplification de la propagande terroriste. « Mali : un pays bientôt aux mains des djihadistes ? », c’est le thème d’un débat de 45 min diffusé le 10 novembre 2025 par France info. Le même jour, la chaîne française LCI, présente dans une émission le Mali comme « le nouveau fief d’Al-Qaïda ». Le post a reçu 3,500 likes, 2,500 commentaires, 399 partages et 194000 vues.

Le 13 novembre 2023, la chaîne LCI revient à la charge en diffusant une émission dans laquelle Bamako est décrit comme une « ville en état de siège, prise en tenaille par les djihadistes du JNIM et où les grands axes venant à Bamako sont contrôlés par les djihadistes ».

Cette couverture médiatique a favorisé une inquiétude généralisée, entraînant une intensification des achats spéculatifs et une pression accrue des hydrocarbures à Bamako. Cette situation a créé un climat de panique, exacerbé par les médias, menant à des achats compulsifs et à une augmentation des tensions sociales.

Capture d’écran d’une édition de journal de la chaîne française LCI mettant en avant l’offensive terroriste au Mali

Les impacts sociaux, sécuritaires et politiques de cette propagande sont également significatifs : fermeture temporaire d’établissements scolaires pour des raisons de sécurité et pression sur le gouvernement de transition. À l’international, plusieurs ambassades ont recommandé à leurs ressortissants de quitter le pays, tandis que l’Union africaine appelle à une réponse coordonnée fondée sur le partage de renseignements.

Cet article a été réalisé par Mahamadou Issiaka avec le soutien de pairs de l’Académie africaine des enquêtes open source (AAOSI) de Code for Africa, grâce à un encadrement par les pairs et au soutien financier de l’Initiative pour la démocratie numérique dans le cadre du projet Digitalise Youth, piloté par le Partenariat européen pour la démocratie (EPD). Pour plus d’informations, consultez le site https://disinfo.africa/.

 

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