Bénin-Niger : une crise diplomatique sur fond de désinformation  

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Depuis octobre 2023, des rumeurs circulent selon lesquelles le Bénin aurait accueilli une base militaire française à sa frontière avec le Niger, dans le but de déstabiliser ce voisin en raison de ses relations tendues avec l’Elysée. La thèse, malgré le démenti des autorités béninoises, est soutenue par Niamey et a un impact notable sur les relations entre deux pays interdépendants.

En juillet 2023, un coup d’État contre le pouvoir de Mohamed Bazoum a entraîné des sanctions de la Communauté économiques des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) à l’encontre du Niger. En conséquence, le Bénin a fermé ses frontières avec le Niger, provoquant des tensions entre les deux voisins. De façon inattendue et après avoir soutenu l’option d’une intervention militaire que brandissait l’organisation ouest-africaine contre les putschistes, le président béninois, Patrice Talon, exprimera plus tard son soutien à la levée des sanctions de la Cedeao contre son voisin. Ces sanctions avaient pour objectif de faire pression sur les putschistes et de rétablir l’ordre constitutionnel.

La fermeture des frontières terrestres entre le Bénin et le Niger a eu des répercussions économiques significatives pour le Bénin lui-même. Le port de Cotonou, principal point d’accès maritime du pays, a été perturbé, entraînant des perturbations dans les échanges commerciaux et les transports.

En février 2024, la Cedeao a levé les sanctions économiques, commerciales et de voyage imposées au Niger à l’issue d’un sommet extraordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, tenu à Abuja, au Nigeria. Suite à cette décision, le Bénin, comme les autres pays de la communauté, a rouvert ses frontières avec le Niger. Mais les militaires au pouvoir, à Niamey, les maintiennent fermées.

Lors d’un point de presse, le 11 mai 2024, le premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine a justifié la fermeture des frontières par des « raisons de sécurité ». Il a affirmé qu’il existait des bases françaises sur le territoire béninois où des « terroristes » étaient entraînés pour déstabiliser le Niger. Cette déclaration est intervenue trois jours après que le président Patrice Talon a appelé les autorités béninoises à ouvrir les frontières pour normaliser les relations entre les deux pays.

Un reportage décontextualisé

L’Office de radiodiffusion-télévision du Niger (ORTN), chaîne nationale du pays, a diffusé un reportage le 10 mai prétendant confirmer les déclarations des autorités nigériennes. Cette séquence de trois minutes et quarante secondes a commencé par : « Le mensonge a beau courir, la vérité finit par le rattraper. Contrairement à la version des autorités béninoises, le nord du Bénin abrite effectivement une base militaire secrète française ». Avant d’ajouter que le président béninois projetait d’attaquer le Niger par jalousie des ressources souterraines nigériennes et pour servir des intérêts français.

 

Surprise : la télévision publique nigérienne a utilisé des images provenant d’un reportage du média français Le Média, qui remonte en réalité à janvier 2023, plusieurs mois avant le coup d’État au Niger. « La télévision publique du Niger a utilisé (et tronqué) un de mes reportages pour faire croire qu’il y aurait une base secrète de militaires français au nord du Bénin », a souligné l’auteur du reportage, le journaliste et militant Thomas Dietrich dans un post sur X.

« Mon reportage au nord du Bénin date de janvier 2023, soit six mois avant le putsch contre Mohamed Bazoum, a ajouté M. Dietrich. Les militaires français présents à Kandi n’avaient donc pas pour objectif de déstabiliser le pouvoir nigérien, à l’époque très francophile. Les soldats hexagonaux sont de plus partis de Kandi en février 2023, quelques semaines après mon reportage (…) Nos soldats étaient casernés dans un coin du camp militaire béninois de Kandi. »

 

Le 10 et le 13 mai, Thomas Dietrich ainsi que deux médias béninois sont les plus actifs dans le debunking de cette fausse information.

Une analyse des conversations sur les réseaux sociaux autour de la relation Benin-Niger révèle que l’information concernant de prétendues bases militaires françaises au Bénin commence à circuler de manière significative en octobre 2023, sans qu’aucune action notable ne soit entreprise pour débunker cette fausse nouvelle.

Cette rumeur commence à avoir des répercussions politiques, notamment avec une montée des tensions entre le Bénin et le Niger : le Bénin bloque le pétrole nigérien, car le Niger refuse de rouvrir sa frontière, prétextant que son voisin héberge des militaires français. La situation impacte la vie de milliers de personnes dans les deux pays.

Timeline de l’activité globale sur les réseaux sociaux au sujet de la fausse information « des militaires français basés au Benin pour attaquer le Niger »

 Le premier pic d’activité, observé entre le 6 septembre et le 4 octobre 2023, correspond à la naissance et à la propagation de la fausse information. Malheureusement, aucune initiative significative n’a été prise pour la contrer, laissant le champ libre à l’infox. Un travail de vérification plus approfondi n’a été réalisé que sept mois plus tard, en mai 2024.

Les acteurs de l’infox

Parmi les comptes ayant largement partagé la rumeur, nous pouvons citer « emy loumy ». Le 4 octobre 2023, une vidéo publiée sur son compte TikTok prétend que le président béninois a eu une rencontre secrète avec son homologue français Emmanuel Macron. Les deux présidents auraient échangé sur leur coopération militaire et le redéploiement des forces militaires françaises expulsées du Niger. Elle affirme tenir cette information d’une source proche du ministre français des Affaires étrangères.

Quelques mois après, d’autres comptes de « panafricanistes » et « anti-France » ont partagé des informations corroborant une coopération militaire entre Paris et Cotonou. Parmi ceux-ci, nous pouvons citer Kemi Seba, qui, dans un post sur X de décembre 2023, accusait le Bénin de « collaborer ouvertement avec la France ». Un autre compte avec une tendance « panafricaniste » a également fait des affirmations similaires. Selon lui, la condition sine qua non pour la restitution des œuvres royales béninoises par la France l’année dernière aurait été cette coopération militaire. « C’est lors de cette cérémonie que le deal a été scellé, malgré les deux refus précédents du président béninois », conclut-il.

Le 26 septembre 2023, le site nigérien Mourya Niger a annoncé la construction d’une base militaire française au Bénin.

Cette fausse information est principalement relayée par des acteurs pro-AES et hostiles à la France. Parmi eux, nous avons : Emy Loumy, Afrique des libertés, Chris Yapi Tv News.  Et plus récemment, nous avons Kemi Seba ou encore Egountchi Behanzin.

Démentis des autorités béninoises

A plusieurs reprises, les autorités béninoises ont démenti ces rumeurs. Le lendemain, Wilfried Léandre Houngbedji, porte-parole du gouvernement béninois, a fermement démenti cette information sur sa page Facebook, niant toute base militaire en construction. Le 29 septembre 2023, La Nation a publié un article de vérification, confirmant le démenti du service de communication de l’état-major des Armées françaises, qui avait précisé que la France n’a pas de base au Bénin et que ses forces au Niger ne seront pas redéployées au Bénin.

Le 9 décembre 2023, lors de sa visite, le chef d’état-major des Armées françaises, Thierry Burkhard, et celui du Bénin, le général Gbaguidi, ont réitéré devant les médias le démenti concernant l’existence de bases militaires françaises au Bénin. Deux mois plus tard, en février 2024, l’ambassadeur de France au Bénin Marc Vizy a rappelé que des militaires français ont assuré une formation au Bénin en 2021-2022, sans que cela ne constitue des bases militaires.

Début mai, le Bénin a annoncé qu’il n’autoriserait pas les navires chinois à charger du pétrole à Sèmè-Podji tant que le Niger n’aurait pas rouvert sa frontière. Cette décision a suscité des rumeurs d’invasion du Niger avec des forces étrangères. Le président Talon a démenti fermement ces allégations le 8 mai, son gouvernement les a aussi réfutées le 13 mai, invitant le premier ministre nigérien à « vérifier par lui-même ».

Depuis le 1er mai 2019, date de l’enlèvement de deux touristes français et de l’assassinat de leur guide béninois, le Bénin fait face à un nouveau contexte sécuritaire marqué par des attaques de groupes armés contre l’armée ou les populations et la pose d’engins explosifs improvisés. Aujourd’hui, plus de trois mille soldats béninois sont déployés dans le cadre de la « lutte contre le terrorisme ».

Pour faire face à la montée de la violence dans les portions septentrionales, le Bénin a lancé une opération militaire d’envergure, nommée « Mirador ». « Dans la structure militaire, un mirador est une infrastructure sur laquelle se trouve un militaire qui observe et participe à la veille opérationnelle. Mirador est une opération visant à assurer la veille opérationnelle, à protéger les populations et à empêcher toute infiltration ennemie sur notre territoire », explique le colonel Faïzou Gomina, commandant de l’opération, au site Banouto.

Malick KONATE

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