Enquête sur les acteurs et les dynamiques de désinformation des groupes armés non étatiques dans l’Alliance des États du Sahel (AES)

Les réseaux sociaux sont devenus un champ de bataille numérique où les groupes armés du Sahel, notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso ; mènent des campagnes coordonnées de désinformation et de discours de haine. Ces opérations visent à imposer une idéologie extrémiste et à déstabiliser les États du Sahel.

Dans ce contexte, l’Alliance des États du Sahel, regroupant le Mali, le Niger et le Burkina, fait l’objet d’une attention particulière ces douze dernières années, avec la présence de groupes armés non étatiques, affiliés à l’Al-Qaida ou à l’État Islamique.

Leurs attaques ont débuté en 2012 au Mali par la prise du nord par Ansar Dine, MUJAO, MNLA (FLA) et AQMI. Elles se sont étendues au Niger dès mai 2013 (Agadez, Arlit) puis vers Diffa en 2015 et ont atteint le Burkina Faso le 4 avril 2015 à Oursi, avant l’attentat du Splendid Hotel à Ouagadougou en janvier 2016.

D’après  l’Indice mondial du terrorisme élaboré par le groupe de réflexion Institute for Economics and Peace, sur 7555 décès dus au « terrorisme » dans le monde en 2024, 3885 ont été enregistrés au Sahel, soit 51 %. Selon la même source, le Mali est passé de la troisième à la quatrième position avec 604 morts en 2024.

Une armée de comptes ou pages pour amplifier les attaques terroristes

La région du Sahel est un terrain de jeu de désinformation pour les groupes armés. Les canaux de communication du Front de libération de l’Azawad (FLA), anciennement appelé sous le nom de CSP-PDA, s’appuient sur un dispositif structuré autour de plateformes telles que Facebook, TikTok, Telegram ou X (ex-Twitter).

Entre 2024 et 2025, le FLA maintient une forte présence en ligne à travers des pages, des comptes dédiés et des opérations de drones, diffusant régulièrement des messages et des reportages afin de renforcer la visibilité et la légitimité de son mouvement.

Toujours, dans la même période, nous avons identifié 18 comptes ou pages Facebook (1, 2, 3, 4 et  5) et X (6, 7 , 8, 9, 10,  11, 12, 13, 14, 15, 16,  17, et 18) qui relaient régulièrement des informations sur les activités du Front de Libération de l’Azawad. L’analyse des publications de ces comptes ou pages montre des comportements inauthentiques coordonnés, notamment l’amplification excessive des faits pendant les attaques simultanées contre les convois militaires et les bases des forces armées maliennes.

Les principaux acteurs impliqués dans l’amplification du récit terroriste

Koural TV  (lien archivé ici) est une page Facebook qui compte 65 000 abonnés. Elle se concentre beaucoup sur l’actualité sécuritaire au Mali, comme cette publication (lien archivé ici) du 12 septembre 2025 à la suite d’une attaque ayant visé les forces armées maliennes entre Saye et Matomo, dans la région de Ségou prétend montrer le bilan de l’attaque avec des photos et une liste de noms et prénoms.

Cette publication a enregistré 7 500 likes, 182 partages et 1 600 commentaires. Elle a été démentie par la Direction de l’information et des relations publiques de l’armée (DIRPA) dans un message publié sur son compte X, le 13 septembre 2025. Toutes les images utilisées sont sorties de leur contexte (19, 20, 21 et 22). Aucune source officielle ne confirme cette information.

Radio Azawad International (ou en arabe إذاعة (إذاعة أزواد الدولي) est une web TV de groupe armé FLA qui compte plus de 123 000 abonnés sur Facebook. Elle publie régulièrement des vidéos d’actualité, des interviews et des reportages des responsables de FLA en langue française, bambara, arabe et touareg. Nous avons identifié qu’elle publiait au moins de 2 à 3 contenus par jour, comme ici le 15 septembre 2025 (23, 24). Ces deux publications ont enregistré au total 3 000 likes, 78 commentaires et 90 partages sur Facebook.

Selon les données de transparence de Facebook, cette page est gérée par deux administrateurs, tous vivant en Mauritanie. Dans chacune de ces publications, elles reprochent à l’armée malienne et à ses partenaires russes des « actes de violence contre les civils dans la région de Kidal, notamment des massacres, des destructions de biens et des pratiques assimilées à des crimes de guerre ». Elle appelle régulièrement les Nations Unies, les ONG et les défenseurs des droits humains à intervenir pour protéger les civils.

Front de Libération de l’Azawad (FLA) est une nouvelle page X (tweeter) récemment créée en janvier 2025 avec 2859 abonnés ce jour pour diffuser des contenus liés à ses activités politiques et militaires dans le nord du Mali. Elle publie régulièrement des communiqués (25, 26, 27) des vidéos de terrain, des interviews de ses responsables et des messages de mobilisation en multilingues (français, arabe, tamasheq).

Le 18 juillet 2025, elle a publié un communiqué en demandant aux populations de 13 grandes villes du Nord de s’éloigner temporairement à 100 km des zones sensibles de FAMAS et ses partenaires. Cette publication a enregistré 9 389 vues, 100 likes, 16 partages ce jour le 24 octobre 2025. Elle s’inscrit dans une logique de revendication identitaire et de contestation politique, tout en servant de vitrine médiatique pour ses actions sur le terrain.

Techniques, tactiques et procédures (TTP)

Nous avons constaté entre 2024 à 2025 comment ces groupes ou leur soutien utilisent les réseaux sociaux pour manipuler l’opinion, souvent en recyclant des contenus ou en exagérant des faits pour discréditer le gouvernement malien, les FAMA ou leurs alliés comme « Wagner/Africa Corps ».

Ces allégations sont souvent contestées par les parties impliquées, et s’inscrivent dans un contexte de guerre informationnelle où les deux côtés accusent l’autre de propagande. Nous nous concentrons sur des incidents vérifiés ou débunkés par des sources fiables.

En août 2024, des comptes pro-FLA ont partagé une vidéo datant de 2019 montrant des exécutions par des cartels mexicains, en y superposant des logos “Wagner” et en prétendant qu’il s’agissait d’exactions commises par des mercenaires russes et les FAMA au Mali.

Il affirme que la vidéo provient d’un téléphone appartenant aux groupes Wagner et à l’armée malienne récupéré par « les rebelles du CSP » lors de l’attaque de Tinzawaten fin juillet 2024. Ces publications ont généré 77 700 vues et 136 likes sur X. Mais la vidéo n’a pas été tournée  en afrique, elle a été démentie par l’Association des Blogueurs du Mali.

D’auteurs acteurs ont exploité des récits complotistes pour manipuler l’opinion publique. C’est le cas d’un internaute qui a indiqué dans une publication le 1er août 2024 que plus de « 300 militaires maliens et mercenaires de wagner ont été tués, en seulement 24h, à Tinzawaten ». Cette publication ne mentionne aucune source fiable.

Le même jour, le groupe FLA (ancien Le CSP-DPA) a publié un communiqué avec un bilan de 161 personnes tuées dans les combats qui ont opposé les deux forces du 25 au 27 juillet 2024 à Tinzawaten. Cette publication a enregistré 69 000 vues, 190 likes, 56 partages.

Ces publications sont parfois amplifiées par des médias officiels. Plusieurs interviews de Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole du Front de Libération de l’Azawad (FLA), ont été diffusées sur France 24 et TV5 Monde (28, 29, 30 et 31) entre 2024 à 2025 alors qu’ils sont en guerre contre un État souverain le Mali.

Cette exposition médiatique a contribué à alimenter un climat de méfiance à l’égard de certains médias français, dont la diffusion a depuis été suspendue au Sahel, dont le Mali, Niger et le Burkina Faso. Selon les autorités de ces pays, ces médias renforcement le narratif terroriste et sèment le doute dans l’esprit des populations.

Cet article a été rédigé par Mahamadou Issiaka avec le mentorat de l’Académie africaine pour les enquêtes en sources ouvertes (AAOSI), dans le cadre d’une initiative du Partenariat européen pour la démocratie (EPD) et de Code for Africa (CfA). Pour plus d’informations, consultez https://disinfo.africa/.

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